La perception de plus en plus importante des changements climatiques et des dommages subis par la biodiversité nous concerne quant à l’empreinte de nos activités sur la planète.

Berce du Caucase à Omerville

L’une des plus méconnues est liée à l’accroissement du commerce et des communications au niveau international, ce que l’on résume communément par le vocable « mondialisation ».

Elle se traduit par l’introduction volontaire ou non d’un nombre de plus en plus élevé d’espèces végétales (et animales) dans des territoires souvent très éloignés de leur aire d’origine. Une proportion non négligeable de ces espèces introduites s’adapte parfaitement à son nouveau terrain et peut devenir envahissante. Comme trop souvent, l’anglicisme règne et c’est l’expression « plantes invasives » qui est reprise majoritairement.

Le Professeur Jacques Maillet, professeur à l’Ecole Nationale Supérieure Agronomique de Montpellier, cite deux exemples dans lesquels l’impact environnemental peut être différent : « En 1987, dans une rizière de Camargue, on trouve pour la première fois une belle espèce à fleurs bleues, la Petite-Jacinthe d’eau. Deux ans plus tard, elle est présente dans plus de vingt parcelles, puis dans 20% des rizières de la région ».

Dans son « Guide des plantes invasives », Guillaume Fried la considère comme la plus envahissante et redoutable des milieux aquatiques, « limitant ou annulant la pénétration de lumière dans l’eau et les échanges gazeux avec l’atmosphère, entraînant une forte réduction d’invertébrés et de poissons », d’où un impact négatif sur la pêche, le déplacement des bateaux et la riziculture. D’autre part, le Séneçon du Cap, signalé en France au début du siècle dernier, s’est, dans les années 70, à la faveur de changements des techniques de viticulture, répandu dans le sud de la France à une vitesse vertigineuse, posant des problèmes dans les prairies du fait de ses effets toxiques sur le bétail.

Un certain manque d’informations

Si les médias rendent compte régulièrement des travaux du GIEC (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat), ils sont malheureusement beaucoup plus discrets quant à ceux de l’IPBES (Plateforme Intergouvernementale scientifique et politique sur la Biodiversité et les Services Ecosystémiques).

Dans un rapport de 2019, cette instance avait identifié les espèces exotiques envahissantes (EEE) comme l’un des cinq principaux facteurs directs de perte de biodiversité, avec les modifications apportées à l’utilisation des terres et des mers, l’exploitation directe des espèces, le changement climatique et la pollution.

Suite à ce constat, les gouvernements des Etats membres avaient chargé l’IPBES d’établir l’état de la science sur cette question et de présenter les politiques permettant de contrer les invasions biologiques en cause. En effet, la directrice exécutive du Programme des Nations Unies pour l’environnement, Inger Andersen, admettait que « si les quatre autres cavaliers de l’apocalypse de la biodiversité sont relativement bien compris, des lacunes subsistent en ce qui concerne les espèces envahissantes. »

Renoue Japon et Bambous à Verville

Le rapport de l’IPBES, présenté le 4 septembre 2023, est le fruit du travail de 86 experts de 49 pays s’appuyant sur plus de 13 000 références (articles scientifiques, rapports gouvernementaux, entretiens avec des acteurs directs, …). Les chiffres parlent d’eux-mêmes au niveau mondial : 200 nouvelles espèces exotiques enregistrées chaque année, portant désormais à plus de 37 000 (végétales et animales) le nombre d’EEE introduites par les activités humaines ; et 3 500 d’entre elles ont des impacts négatifs avec une évidente variabilité selon les régions et les espèces. Pire : sur le risque d’extinction de 150 000 espèces, 60% pourraient être dues aux EEE, et même 90% sur les territoires insulaires.

Quant au coût économique mondial de cette situation, il était évalué à 390 milliards d’euros en 2019 et serait quadruplé chaque décennie si aucune mesure n’était prise.

La situation française 

Bien évidemment, la France n’échappe pas à ce phénomène et figure même parmi les pays les plus concernés du fait de sa configuration (3 grandes façades maritimes pour la métropole et collectivités d’outre-mer réparties dans les trois grands océans de la planète).

Afin de se prémunir des risques que constituent les plantes invasives, une réglementation existe et fait l’objet des deuxième et troisièmes alinéas de l’article L. 411-3 du code de l’environnement :

« Afin de ne porter préjudice ni aux milieux naturels ni aux usages qui leur sont associés, ni à la faune ni à la flore sauvages, est interdite l’introduction dans le milieu naturel, volontaire, par négligence ou par imprudence (…) de tout spécimen d’une espèce végétale à la fois non indigène au territoire d’introduction et non cultivée, dont la liste est fixée par arrêté conjoint du ministre chargé de la protection de la nature et, soit du ministre chargé de l’agriculture soit, lorsqu’il s’agit d’espèces marines, du ministre chargé des pêches maritimes. »

Mais il en est de ce sujet comme de tant d’autres : si la loi ne s’accompagne pas d’une sensibilisation, d’une éducation et d’un suivi régulier, les résultats restent décevants, voire consternants. Ainsi, la vente de certaines espèces invasives avérées, comme les jussies ou le myriophylle du Brésil, demeure libre dans certaines jardineries, et ce, sans la moindre information au public. Des paysagistes, des services d’espaces verts des collectivités territoriales utilisent des espèces invasives pour le fleurissement d’espaces publics (séneçon en arbre, herbe de la pampa, berce du Caucase, griffes de sorcière, …). Je renvoie ici nos lectrices et lecteurs au site www.codeplantesenvahissantes qui liste toutes les plantes concernées avec des fiches précises quant aux régions concernées et les impacts négatifs de chacune d’entre elles.

Et dans le Vexin ?

Il est malheureusement regrettable que les sites Internet de la Préfecture et du Conseil Départemental du Val d’Oise (contrairement à ceux d’autres départements ou régions, notamment celle du Centre) soient muets sur ce sujet et qu’il faille remonter à 2015 pour trouver une simple petite fiche de quelques lignes sur le site du Parc Naturel Régional du Vexin Français :

« On les appelle les « invasives » : ce sont des plantes introduites dans des milieux qu’elles colonisent ; elles prolifèrent au détriment des espèces autochtones et entraînent de fait une régression de la biodiversité. Renouée du Japon et ailanthe sont entre autres à proscrire ! »

Je n’aurai pas la prétention ni les compétences pour détailler les problèmes que pose chaque espèce à la biodiversité. Néanmoins, certains points communs se retrouvent dans la plupart des cas : souvent importées et présentes dans des parcs et jardins d’agrément, taille relativement élevée et, ainsi, empêchant l’environnement voisin d’avoir accès à la lumière, émission de substances inhibant la germination des autres graines présentes dans le sol, prolifération d’insectes invasifs.

Concernant la Renouée du Japon, je ne saurais trop remercier M. Claude Chevallier, ex-président du Syndicat du Sausseron, de m’avoir fait découvrir des lieux où cette plante prolifère autour de Nesles-la-Vallée, et notamment un endroit où ledit syndicat a fait planter des bambous à Verville, empêchant ainsi la croissance de la Renouée. Malheureusement, quelques dizaines de mètres plus loin, on voit la plante pousser à nouveau.

Renoue Japon

Il est aussi regrettable que la petite fiche susmentionnée du PNR ne mentionne pas la berce du Caucase. Cette dernière fut implantée à la fin du 19ème siècle pour servir d’ombellifères et orner les jardins. Je vous renvoie à la page Wikipédia, très détaillée : Berce du Caucase — Wikipédia (wikipedia.org). Là encore, on retrouve les mêmes caractéristiques : taille élevée coupant toute lumière aux autres espèces. En juillet 2016, le journal Le Parisien publiait un article sur la présence de cette plante sur un terrain en contrebas d’Omerville et mentionnait que la mairie avait installé des panneaux rouges appelant les promeneurs à la prudence En effet, cette plante contient une sève toxique et photosensible qui provoque de graves brûlures.

Très récemment, lors d’un débroussaillage, un jardiner-paysagiste normand a subi des brûlures au second degré du fait de la sève contenue dans la plante. Pont-Audemer. Brûlé aux bras par une plante toxique, Théo raconte son calvaire (actu.fr).

La curiosité m’a poussé à aller voir ce qu’il en était à Omerville. En l’absence de tout contact personnel direct, je n’ai pu observer que deux champs où cette dangereuse plante avait proliféré ont été traités (sans doute par le feu). Par contre, quelques signes montrent que la Berce du Caucase tend à y reprendre vie.

Il est donc capital, comme le comité de direction de l’IBPES le souligne dans son rapport, que les gestionnaires d’espaces naturels, les acteurs de l’aménagement du territoire et, de façon générale, les pouvoirs publics prennent sérieusement le problème en main. Ceci doit se faire, certes par la législation, par la prévention (trop insuffisante encore à ce stade en dépit des nombreux documents publiés), mais aussi, dans certains cas spécifiques, par une forme de confinement et d’éradication de ces espèces, ainsi que le montrent les exemples de Verville et Omerville.

Références
  • « Guide des plantes invasives » de Guillaume Fried (Belin)
  • Résumé pour les décideurs du rapport de l’IBPES de septembre 2023
  • Actu Environnement – le mensuel – octobre 2023
  • Site du code des plantes invasives dont le lien se trouve dans l’article.